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  • Interview DUO - Anne Mikolajczak - Entreprise et l'homme

    ADIC, 11 mai 2015

    Le mentoring, un acte de solidarité win win

    Quand deux jeunes trentenaires bruxellois, désireux de contribuer à plus de solidarité et de cohésion sociale dans la capitale,  unissent  leur énergie et leurs compétences pour lancer un projet d’intégration socio-professionnelle, cela marche et donne de beaux résultats. Créée en 2012 par Frédéric Simonart et Matthieu Le Grelle, DUO for a JOB est active dans le coaching intergénérationnel auprès des jeunes issus de l’immigration à la recherche d’un emploi.

    Des profils complémentaires

    Les fondateurs de DUO for a JOB ont eu des parcours pour le moins différents avant de créer leur association. Frédéric Simonart,  ingénieur de Gestion (UCL), auteur de  travaux d’études en gestion sur la problématique des fins de carrière, et en sciences du travail sur les inégalités d’accès au marché du travail des jeunes issus de l’immigration, a travaillé six ans  dans le secteur privé (Cofely Fabricom-GDF Suez). Il s’y est spécialisé dans la gestion des ressources humaines et plus particulièrement dans les relations sociales. Quant à Matthieu Le Grelle, diplômé de l’ICHEC, il a roulé sa bosse dans l’humanitaire. Ayant appris l’arabe au Caire, il a commencé par être bénévole pour le Croissant Rouge palestinien, puis il a travaillé pour la Croix Rouge de Belgique en droit international humanitaire. Il a ensuite occupé différents postes chez MSF et au CICR, ce qui l’a mené au Pakistan et en Jordanie, en Syrie, en Algérie et en Irak, à Haïti et en Lybie. Un parcours aventureux qui l’a ouvert à d’autres cultures et l’a confronté à la violence et à la souffrance des populations dans des pays en guerre.

    Une phase pilote : les primo-arrivants/ Recruter et former les mentors

    Matthieu et Frédéric ont choisi de se concentrer, dans la phase-pilote de leur projet, sur les primo-arrivants pour lesquels il n’existait pas de service adapté qui les aide à trouver un travail, une fois leur statut réglé. Après des visites d’associations de parrainage en France et plusieurs rencontres avec les principaux acteurs bruxellois de l’insertion socio-professionnelle, leur projet prend forme. Le temps d’affiner leur modèle et leur programme de formation, l’équipe DUO, entretemps rejointe par Julie Bodson, débutent le recrutement de mentors au printemps 2013, lors de présentations devant des syndicats, des entreprises, des clubs de seniors, des Rotary. En juin, ils recrutent leurs 5 premiers mentors et organisent avec eux avec la première formation.

    « A partir de  septembre  2013, la formation sera donnée tous les mois pour des groupes de 8 à 10 mentors », explique Matthieu. « Celle-ci comporte plusieurs modules dont : un module sur l’insertion socio-professionnelle à Bruxelles, institutions et outils, un module sur le public-cible, primo-arrivants, réfugiés et demandeurs d’asile, donné par Convivial (accueil et assistance des primo-arrivants), un module sur la résilience, la double écoute, la manière de créer une relation de confiance avec le jeune qui arrive, donné par Marie-Noëlle de Schouteete, fondatrice de Convivial, un module par le Centre bruxellois d’action interculturelle, un module sur l’immigration, les jeunes nés ici et leurs difficultés (langue, école …). La formation rassure beaucoup les mentors. Si trois jours d’affilée peuvent leur paraître beaucoup au départ, ils sont généralement très satisfaits après. Ils découvrent un monde à côté d’eux qu’ils connaissaient à peine, sont sensibilisés aux difficultés et problèmes de discrimination, au parcours de ces jeunes à travers des témoignages. » Et Matthieu ajoute encore : « En général, les mentors potentiels trouvent l’idée géniale, mais ils ont souvent peur de ne pas être à la hauteur, estiment n’avoir rien à apporter ou, n’ayant jamais été au chômage, ils ne voient pas comment ils pourraient aider ces jeunes. La formation sert justement à lever ces objections en leur donnant les outils qui leur manquent. »

    Pour toucher son public-cible, DUO for a JOB passe principalement par des partenaires-relais, des associations qui interviennent auprès de ce public en amont, que ce soit dans l’aide au logement,  l’aide matérielle, les démarches comme demandeur d’asile, le parcours d’intégration du côté flamand. Ces jeunes viennent de pays comme la Guinée, le Maroc, l’Afghanistan … et ont des statuts assez différents : de 35% sont réfugiés ou en protection subsidiaire, et 40% en regroupement familial. Ils doivent avoir moins de 30 ans,  résider à Bruxelles,  être inscrit chez Actiris et à la recherche active d’un travail. « Nous avons des jeunes qui savent à peine lire et écrire, très vulnérables et assez loin de l’emploi, tout comme des ingénieurs en télécommunications, avec diplômes reconnus. D’où toute l’importance du matching. Il faut trouver le mentor qui convient au mentee. » Voir encadré

    Matching et constitution des duos/150 mentors et 75% de sorties positives

    Pratiquement, comment cela fonctionne ? « On a une 1er session d’information avec des publics potentiels, mentors et mentees. Une personne  est intéressée ? On prend rendez-vous pour un entretien initial. Pour le mentee, on s’informe sur son parcours, sa situation, ses attentes. Pour le mentor, on vise à mieux le connaître : expérience professionnelle, personnalité, langues parlées, réseau, type de jeunes avec lequel il se sentirait bien … Ensuite le mentor suit la formation de 4 jours.  A l’issue de celle-ci, on organise des séances de matching où, tous ensemble, nous examinons les différents profils et voyons ce qui peut marcher. Chaque duo, suivi par un coordinateur, est ensuite constitué, le mentor et le mentee ayant la liberté d’accepter ou de refuser. C’est à eux de le sentir et de décider. Puis on organise une rencontre pour les présenter l’un à l’autre. Si cela se passe bien, la fois suivante marque le début officiel du duo avec la signature de la convention par laquelle ils s’engagent à une rencontre hebdomadaire de 2-3 heures durant six mois. »

    L’association compte aujourd’hui 150 mentors (34% de femmes, 66% d’hommes). Durant 6 mois, le mentor a une relation unique avec un seul jeune et après reste une personne de référence pour le mentee. Neuf fois sur dix,  ils continuent à se voir. Officiellement, DUO for a JOB n’intervient plus au-delà des 6 mois, mais propose au mentor de suivre un autre jeune. 96 % recommencent !

    « A côté des formations, nous organisons régulièrement des séances d’intervision entre pairs où les mentors échangent leur expérience en présence des coordinateurs », précise encore Matthieu. « Elles sont très utiles pour les uns et les autres. Les mentors s’entraident aussi dans la recherche de stages pour leur mentee. Nous avons  un groupe Facebook mentors et un groupe Facebook mentees. Se construit ainsi un vrai réseau autour d’un même objectif. »

    Et les résultats sont pour le moins encourageants : 44% de jeunes trouvent un emploi dans les 6 mois, 31 % se lancent dans une formation ou obtiennent un stage ou encore vont ou retournent à l’université, ce qui fait 75% de sortie positive. Si vous prenez le même public,  22 % seulement trouvent naturellement du travail dans les 6 mois.

    L’association ne fait pas que constituer des duos. « On a créé un groupe logement et rédigé un guide pour aider les mentees dans leur recherche, souvent difficile », explique Matthieu. « On a aussi demandé aux mentors ayant travaillé dans le recrutement d’organiser deux fois par mois des journées de simulations d’entretien d’embauche pour les mentees proches de l’emploi. Une logopède aide les mentees qui ont des difficultés à s’exprimer, et un psychologue, en cas de problèmes psychiques, rencontre le jeune et l’oriente éventuellement vers un service adapté. Notre core business reste le mentoring, mais nous développons à côté des services qui facilitent la mise à l’emploi des jeunes, en valorisant l’expérience de nos 150 mentors. »

    Et les finances ?

    Sur le plan financier, les débuts sont un peu difficiles, puisque Frédéric et Matthieu partent de rien. C’est la débrouille et le bricolage. « Mais assez vite, on a eu le soutien annuel de l’ancienne boîte de Fredéric, Cofely Fabricom, qu’il a quittée en très bons termes.  Ils ont cru en nous et cela nous a permis d’être plus à l’aise. »  Fin 2013, DUO for a JOB est retenu pour expérimenter un mécanisme de financement innovant, impliquant pouvoirs publics (Actiris) et investisseurs privés, appelé Social impact bond. « Les investisseurs avancent l’argent. De notre côté, nous avons des objectifs de duos et de mises à l’emploi à atteindre », explique Matthieu. « Si nous les atteignons, Actiris rembourse le montant avancé aux investisseurs, puisque cela fait moins de chômeurs et donc moins de charges pour l’Etat et des rentrées via les impôts. Si on dépasse nos objectifs, Actiris rembourse avec un petit intérêt. Par contre, si nous n’atteignons pas nos objectifs, Actiris ne rembourse rien. Et ce sont les investisseurs qui transforment l’argent investi en don. C’est un mécanisme génial, assez répandu au Canada et aux Etats-Unis. Tout le monde s’y retrouve. On en a beaucoup parlé dans la presse. Cela nous a donné  une certaine crédibilité, et début 2014, nous avons pu être rémunérés (salaire garanti 3 ans). »

    En un an, l’équipe est passée de deux bénévoles à six équivalents temps plein, grâce aussi à plusieurs mécènes, dont certains nous conseillent également dans les décisions stratégiques qu nous devons prendre. Nous avons aussi été soutenus par la Fondation Bernheim et par la Fondation Roi Baudouin. Cela nous a ouvert beaucoup de portes, et permis de développer notre projet. »

    Et comment DUO for a JOB voit-elle l’avenir ?

    « Nous voulons d’abord consolider le système en maintenant le niveau de qualité, faire la preuve qu’il peut fonctionner dans la durée. Ensuite opérer un changement d’échelle à Bruxelles, car ce que nous faisons n’est qu’une goutte d’eau par rapport à  l’ampleur du problème qu’est le chômage des jeunes dans la capitale. Pour faire bénéficier plus de jeunes de notre programme, il faut augmenter le  nombre de mentors. C’est notre plus gros défi.  Nous voulons grandir, mais pas trop vite, en gardant le caractère convivial de l’association, et en étoffant l’offre de services autour du mentoring. Ensuite développer un jour le projet dans d’autres villes belges et d’autres pays …

    Nous sommes aussi très intéressés de développer des partenariats avec des entreprises. On peut leur proposer une activité pour les personnes proches de la retraite ou en aménagement de fin de carrière, un  canal innovant de recrutement, avec des garanties, ou encore une association d’images dans le cadre de la RSE. Nous avons des contacts avec IBM, la STIB  Cofely Fabricom, la Ville de Bruxelles. Cela peut être un vrai  win-win. »

    L’équipe DUO a l’enthousiasme et le punch communicatif. Si vous souhaitez vous aussi rester actif et vous rendre utile, pourquoi ne pas les rejoindre ?

    Encadré

    Quelques exemples de duo

    Un premier duo  a été formé entre une assistante sociale et une jeune guinéenne abîmée par un parcours de vie très difficile. Cette mentor a commencé par l’écouter, faire avec elle des activités toutes simples (promenades, shopping) pour lui redonner confiance dans la vie. On l’a revue quelques mois plus tard, elle était transformée, souriante et prête à rencontrer un employeur.

    Bernard, un jeune ghanéen, psychologue de formation,  qui ne parlait que l’anglais et voulait ouvrir un garage, a été confié à Philippe, un de nos premiers mentors passionné de mécanique. Il a fini par trouver un bon poste dans une boîte de logistique après avoir cherché du côté de la STIB et des métiers de sécurité. Un mentor sert aussi à redéfinir le projet professionnel, il dirige parfois son mentee vers des métiers qui n’existent pas dans le pays d’origine.

    Xavier, psychologue, a été mis en contact avec Ali, un jeune Palestinien de Gaza parlant très peu le français. Infirmier de formation, il a obtenu l’équivalence aide-soignant mais c’était difficile de trouver un emploi sans maitriser au moins une des deux langues. Xavier a eu alors l’idée des maisons de retraite, ce qui n’existe pas à Gaza, les personnes âgées restant dans la famille. Ensemble, ils ont trouvé un poste à mi-temps et cela marche très bien. Ali aide les pensionnaires dans différentes tâches et ceux-ci,  à leur tour, l’aident dans l’apprentissage du français.

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